L’esprit cabanon
Dâautres façons dâhabiter le monde
Cabane du pĂȘcheur, du poĂšte, de bĂ»cheron ou de chantier⊠Mais aussi cabanon, hutte, bicoque, paillotes, case crĂ©ole, sur pilotis ou Ă palabre, farĂ©s, hutte du sud-est asiatique, yourte de Tartarie, cabane des plaines de SibĂ©rie, scandinaves et nords amĂ©ricaines⊠Tous ces termes correspondent Ă des pratiques et des contextes impossibles Ă comparer, mais chacun Ă sa maniĂšre traduit lâinventivitĂ©, lâingĂ©niositĂ© de ceux qui doivent et savent habiter le monde avec peu.
Pour la majoritĂ© des habitants de la planĂšte, la cabane est synonyme de prĂ©caritĂ©, de pauvretĂ© mĂȘme.
Parfois malheureusement, elle n’est plus que le dernier rempart dĂ©risoire contre la misĂšre⊠Ces stratĂ©gies de survie en valent bien dâautres et participent dâun vĂ©ritable art de vivre en union avec la nature. La cabane est rarement rĂ©duite Ă sa simple dimension fonctionnelle. Les matĂ©riaux sont choisis autant en fonction de leurs qualitĂ©s propres que de leurs efficacitĂ©s symboliques ; lâinvisible et lâintangible sont souvent prĂ©sents gĂ©nĂ©rant une imagination esthĂ©tique polyvalente littĂ©ralement sans bornes.
En Occident, la pensĂ©e cartĂ©sienne rĂšgne en maĂźtre et la situation Ă©conomique est bien moins critique. Alors que vient faire la cabane dans nos sociĂ©tĂ©s confortables, ultras et postes modernes ? Pourquoi rĂ©siste-t-elle autant Ă la rationalisation urbaine ? Cet objet que l’on construit de ses mains donnerait-il prise sur un monde qui devient toujours plus inaccessible Ă mesure qu’on croit le domestiquer ? Faut-il voir dans la cabane un geste politique ? Militant ? Un mode de contournement des systĂšmes politiques, Ă©conomiques et sociaux dominants ? Un appel plus ou moins conscient Ă la dĂ©croissance ? A l’urgence Ă©cologique ? L’inconfort relatif de la cabane contre les chimĂšres du progrĂšs technique envisagĂ© comme seul horizon dâune humanitĂ© accomplie ? Un retour Ă l’essentiel ? Et qui connaĂźt le prix rĂ©el de notre confort apparent ? « Le «milieu idĂ©al» tend Ă devenir celui dans lequel lâhomme jouit du confort matĂ©riel, mais oublie peu Ă peu les valeurs qui donnaient tout son prix Ă la vie humaine»1.

« Un poÚme que tu écris avec ton corps »
Alors, quâest ce qui peut bien pousser des individus Ă construire leur cabane ? Autant poser la question Ă quelquâun qui sâest fortement investi sur le sujet. Elle sâappelle Marine Richard, elle nâest reprĂ©sentative que dâelle-mĂȘme et refuse les discours globalisants : « Pourquoi certaines personnes dĂ©cident-elles de s’extraire de la sociĂ©tĂ© de consommation en construisant leur habitat ? Cabane de rĂȘverie pour les uns, choix politique pour les autres, ou par ce qu’ils y sont aculĂ©s⊠». En fait, quand Marine Richard Ă©voque lâunivers des cabanes, elle dĂ©crit notre monde : mobile, prĂ©caire, vouĂ© Ă la destruction et pourtant valant la peine d’ĂȘtre vĂ©cu. La cabane, une inclinaison remarquable ? « Pour beaucoup de gens, ce choix participe quand mĂȘme d’un principe de vie. Il y a souvent le refus du rapport au travail, en tout cas tel qu’il nous est imposĂ©. Le confort coĂ»te cher. Est-il prĂ©fĂ©rable de s’investir dans la construction d’une cabane ou dans la vacuitĂ© de la vie contemporaine ? ». Et Marine de soulever une question plutĂŽt embarrassante : « Pourquoi faudrait-il payer pour habiter le monde ? ». Aurions-nous perdu quelque chose en route ? Et que voit-on ailleurs ? Que tout est relatif ? « J’ai Ă©tĂ© au Laos en 2003, les gens vivent dans des cabanes, mais c’est leur maison ». Bien sĂ»r, Marine a construit sa cabane, comme on essaye de rĂ©aliser un rĂȘve. « En bois, sur pilotis. 13 m2 plus la terrasse ». Une tentative collective dans une histoire singuliĂšre ? Un besoin de communautĂ© qui ne peut jamais totalement se rĂ©aliser ? Sans se livrer entiĂšrement, Marine lĂąche quelques intuitions et Ă©lĂ©ments d’analyse personnelle, utilisant aussi l’humour pour se protĂ©ger. « Il y a certainement une tare familiale, puisque je suis une fille de soixante-huitards. Chacun son rĂȘve et sa rĂ©alisation. Tous les constructeurs de cabanes ont des millions de problĂšmes techniques donc existentiels. Mais, je ne connais personne qui n’ait Ă©tĂ© transformĂ© par cette expĂ©rience d’auto construction (âŠ) C’est trĂšs concret comme expĂ©rience. Tu es engagĂ© physiquement⊠Tu peux le vivre comme un poĂšme que tu Ă©cris avec ton corps. N’importe qui peut faire une cabane, elle sera Ă l’image de ce que tu as mis dedans (âŠ) On sait que cette aventure ne va pas durer. Mais ce nâest pas parce que ça s’arrĂȘte que ce nâĂ©tait pas riche ». Aujourd’hui, Marine vit en plein centre de Marseille, Ă plusieurs centaines de kilomĂštres de sa cabane. Mais on sent qu’il n’y a rien de dĂ©finitif et de figĂ© chez elle. “Je vis pour un idĂ©al que je ne saurais pas mâexpliquer ; mais je fais une chose tout Ă fait bonne : je vis dans les arbres » (Italo Calvino In Le Baron PerchĂ©).
« La technique est moins importante que les hommes »
La cabane a une trĂšs longue histoire. Ce geste architectural archaĂŻque questionne la propension de lâhomme Ă vouloir en faire toujours plus. Il nous renvoie Ă une Ă©poque oĂč lâhomme vivait encore au rythme de la nature, oĂč lâordre cosmique comptait encore pour lui et se reflĂ©tait dans lâordre social. Pour le premier thĂ©oricien de lâarchitecture, Marcus Vitruvius Pollio2, la cabane rĂ©pondait Ă un besoin essentiel des hommes : se mĂ©nager un abri contre les intempĂ©ries. On sait que longtemps les Romains ont entretenu sur le mont Palatin une cabane de chaume connue sous le nom de âcabane de Romulusâ Et lâon retrouvait souvent la reprĂ©sentation dâune hutte primitive sur les vases qui recueillaient les cendres des dĂ©funts. Au 18e siĂšcle, alors que vont se dĂ©velopper les thĂ©ories rousseauistes sur lâĂ©tat de nature , le mythe de la cabane comme origine de lâarchitecture se dĂ©veloppe. Lâhomme seul dans la nature, aprĂšs sâĂȘtre allongĂ© sur lâherbe et abritĂ© dans une grotte, aurait imaginĂ© son premier refuge en assemblant quelques branches. Il aurait plus tard dĂ©clinĂ© ce modĂšle dans des Ă©difices plus complexes. Pour construire une cabane, peu dâĂ©lĂ©ments sont nĂ©cessaires. Elle est faite de matĂ©riaux qui semblent avoir Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©s et assemblĂ©s tant bien que mal. Peu importe qu’elle soit un peu mal fichue. « La technique est moins importante que les hommes, lâimportant, câest le projet humain qui est derriĂšre. » (Dominique Wolton). Il faut donc prendre trĂšs au sĂ©rieux cette chose lĂ©gĂšre et fragile qui implique lâindividu diffĂ©remment dans son rapport au monde et aux autres.

Bon pour le cabanon
En Provence, la cabane a trouvĂ© une terre particuliĂšrement accueillante. Le climat et la mer n’y sont sans doute pas pour rien. A Marseille, le bourgeois avait sa bastide, le peuple son cabanon dans les calanques. Plus vĂ©tuste, mais avec tellement moins de contraintes. Un vĂ©ritable luxe. La mer, le poisson, les oursins, le soleil et quelques amis, qu’exiger de plus de la vie. Le Corbusier n’a pas Ă©tĂ© pour rien dans la popularitĂ© de ce « chĂąteau qui fait 3,66 mĂštres par 3,66 mĂštres (âŠ) extravagant de confort et de gentillesse ». Pour les gens du nord, le cabanon signifiait le cachot pour fou furieux et câest justement ce mot que les marseillais ont choisi pour dĂ©signer leur petit coin de paradis ! Entre revendication identitaire, goĂ»t de la provocation et de lâautodĂ©nigrement les reprĂ©sentations, interprĂ©tations et clichĂ©s ont Ă©tĂ© bon train. Autant de facettes kalĂ©idoscopiques dâune Histoire populaire qui se construit en marge des grands rĂ©cits nationaux.
Au bout du compte et comme partout ailleurs, ce terme a fini par dĂ©crire l’abri ou l’extension bricolĂ©s, conquis plus ou moins lĂ©galement sur l’espace public. Sauf qu’ici, de toute Ă©vidence, il a Ă©tĂ© pas mal possible de s’arranger avec la loi. Et ça n’a pas eu que des inconvĂ©nients. « La route de Luminy traverse une micro banlieue pavillonnaire un rien nostalgique, hĂ©rissĂ© ici et lĂ d’un pin d’Alep tournoyant. Chacun y a donnĂ© libre cours Ă sa fantaisie architecturale, et l’ensemble qui en rĂ©sulte est aussi kitsch que variĂ©. Pas une seule villa Bouygues Ă l’horizon : les maisonnettes sont pour la plupart de bric et de broc. Leur style est le pur rĂ©sultat du gĂ©nie architectural local, qu’on pourrait nommer l’”improvisation cabanonniĂšre” et qui consiste Ă agglutiner et Ă empiler au petit bonheur la chance des matĂ©riaux hĂ©tĂ©roclites acquis Ă moindre frais »3.
Sous toutes les latitudes
La relation Ă cet habitat prĂ©caire nâa pas toujours Ă voir avec lâĂ©vasion. Loin de lĂ . Selon le coin du monde, ce lieu de vie est plus ou moins transitoire, plus ou moins subi. Mais quelque soit sa fonction, abri provisoire ou habitat durable, la cabane conserve une charge symbolique forte. Elle nous permet d’approcher des modes de vie diffĂ©rents.
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Câest en travaillant avec des adolescents comoriens des quartiers Nord de Marseille que le paysagiste Christian Qui a dĂ©couvert le rĂŽle jouĂ© par la banga dans la sociĂ©tĂ© comorienne. « A lâĂąge de la pubertĂ©, le jeune garçon rĂ©unit tous ses amis et tous les volontaires du village pour construire sa âbangaâ. Des piliers en bois, des cannes de bambous fendues forment la structure qui sera ensuite recouverte dâun torchis, des feuilles de palmiers tressĂ©es constitueront la toiture. On creuse une fosse oĂč lâon mĂ©lange de la terre rouge Ă de la paille. De la boue jusquâaux genoux bientĂŽt tous les corps malaxant finiront recouvert de la couleur ocre de la terre. Le rituel de la terre, entĂ©rine le passage, la transition ».
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Christian Qui travaillait alors sur un projet de jardin du monde avec le centre social des Rosiers Ă Marseille. Sur place, il va complĂštement changĂ© ses plans. La rencontre avec Massoundi, un jeune animateur, sera dĂ©terminante. « Il avait dĂ©jĂ construit sa banga au pays. Habituellement les animateurs ne sâinvestissent pas trop. LĂ , jâai tout de suite senti quâil allait sâimpliquer Ă fond». Une premiĂšre banga est construite sur le domaine de la PJJ, Ă proximitĂ© de la citĂ© des Rosiers.
Le projet va ensuite dĂ©rivĂ© et alors quâil nâa pas Ă©tĂ© initialement pensĂ© comme un geste artistique, va se frotter Ă lâunivers de lâart contemporain.
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Le frottement ne va pas de soi
Christian Qui se connecte avec le Festival Arborescence et arrive Ă inscrire son projet dans une exposition « cabanes » qui regroupe 16 plasticiens proposant leur interprĂ©tation de cet objet traitĂ©, ici, sous formes de concept esthĂ©tique. «Il Ă©tait important de profiter de lâaura de lâart contemporain, et de sâappuyer sur sa dimension Ă©vĂšnementielle, explique le paysagiste. Les jeunes ont Ă©tĂ© reconnus, valorisĂ©s dans leur culture ». Ils se sont dâautant plus impliquĂ©s. « Je ne me serai pas lancĂ© dans cette aventure sans Massoundi. Il Ă©tait plein de ressources. Il est devenu un rĂ©fĂ©rent pour les jeunes. Il y avait un trĂšs fort mimĂ©tisme, câĂ©tait trĂšs intĂ©ressant. Le boulot Ă©tait pĂ©nible, en pleine chaleur. Tous nâont pas Ă©tĂ© jusquâau bout, mais certains nâont rien lĂąchĂ©. Je me souviens dâun jeune mal dans sa peau, en Ă©chec scolaire. Il nâavait pas lâĂąge indiquĂ© sur sa carte dâidentitĂ©. Presque adolescent, il se retrouvait en classe avec des gamins de 8 ans. Il a fourni un travail Ă©norme, car il pouvait enfin exprimer son intelligence ». Il ne souhaitait sans doute quâune seule chose : trouver sa place dans une sociĂ©tĂ© qui se passe de lui.
« Les gamins Ă©taient parfois bruyants, poursuit Christian Qui. Mais, il nây a pas eu de conflit, plutĂŽt des frottements entre les jeunes et le milieu artistique». Certes, la banga de torchis enduit de chaux blanche ne rentre pas vraiment dans les paradigmes de lâart contemporain. « A lâintĂ©rieur, les adolescents ont mis des poster que lâon trouve dans toutes les chambres dâado. Je ne cherchais pas Ă jouer avec les codes et les rĂ©fĂ©rences esthĂ©tiques. Je ne voulais pas non plus aller dans le registre ethnique ou exotique. Au fond, nous interrogions un territoire qui Ă©tait mis Ă notre disposition. Comment lâhabiter ? ». Cet objet possĂšde pourtant une indĂ©niable force plastique. « Jâai travaillĂ© avec le photographe Didier Nadeau, nous avons choisi minutieusement lâemplacement au pied dâun pin Ă la lisiĂšre entre la forĂȘt et un champ de blĂ©, avec la Sainte Victoire en fond. Nous sentions quâelle avait sa place Ă cet endroit ».
Download Parole de paysagiste : la vraie question - 1′06
Un dĂ©placement dans la maniĂšre de voir et une sous culture devient une source dâenrichissement et dâenseignementâŠ
Download Paroles de jeunes devant les photos de la construction - 0′36
Download Paroles de jeunes : Haaa…la plage - 0′31

Cabanon vertical
Les croisements nâopĂšrent jamais lĂ oĂč on les attend. Câest Ă HanoĂŻ, au Vietnam, que lâarchitecte Olivier Bedu, a dĂ©veloppĂ© pour la premiĂšre fois le concept de cabanon vertical.
Dans les annĂ©es 60, des quartiers d’habitats collectifs ont Ă©tĂ© construits dans la capitale vietnamienne sur des modĂšles europĂ©ens, mais selon les critĂšres « collectivistes » du pouvoir communiste. « Le progrĂšs version rouge. Ordre dans la ville, ordre dans le logement : une seule piĂšce par famille, cuisines et salles de bain collectives ». Mais cette promiscuitĂ© ne correspondait en rien au mode de vie traditionnel des familles. On ne modifie pas aussi facilement les pratiques et les usages. « Les gens ont construit des excroissances sur les façades pour se rĂ©approprier leur habitat. Ces piĂšces construites en porte-Ă -faux sâagencent les unes sur les autres. La forme initiale du grand ensemble a disparu, elle a Ă©tĂ© happĂ©e par les pratiques vernaculaires des habitants ». Olivier Bedu dĂ©cide alors de transposer cette forme de rĂ©appropriation de lâespace de vie dans nos sociĂ©tĂ©s occidentales. Il sâassocie notamment au scĂ©nographe Christian Gerschvindermann et au photographe SĂ©bastien Normand et crĂ©e le Cabanon vertical. Lâassociation dĂ©veloppe des prototypes de petites structures qui viennent se greffer aux immeubles ou Ă des infrastructures urbaines. Une architecture instersticielle, portĂ©e par la volontĂ© de reconquĂ©rir lâespace plutĂŽt que de faire table rase. Leurs projets reposent sur des principes de lĂ©gĂšretĂ© et de mobilitĂ© et viennent contredire le caractĂšre autoritaire et standardisĂ© de la construction urbaine. Une dĂ©marche qui opte pour la politique de la poĂ©sie, en ouvrant des espaces de vie symbolique, mais essentiels. «Ce sont des outils dâexpression et dâidĂ©e pour rĂ©pondre Ă la standardisation. On peut sâapproprier lâespace urbain mĂȘme sur de petites Ă©chelles ». Cet esprit buissonnier sâaccommode mal des contraintes rĂ©glementaires de plus en plus draconiennes. Ces interventions mobiles et souvent spontanĂ©es pourraient pourtant ouvrir des pistes dans lâapproche de lâhabitat social. « On pourrait transformer en douceur des parcs urbains, instaurer des circulations entre les anciens et les nouveaux immeubles, crĂ©er des transitions entre lâappartement et le paysage⊠».
Construire câest aussi se construire
La complexitĂ© urbaine suffit-elle Ă justifier le fait que la ville soit construite pour les usagers, mais sans eux ? La cabane peut devenir un outil pour questionner le besoin d’autonomie et de libertĂ© vis-Ă -vis des lois de l’urbanisme. Une architecture de la simplicitĂ© et de la fonctionnalitĂ©, mais aussi de la reprise en main de son environnement.
Le Bureau des compĂ©tences et dĂ©sir a produit Espace collatĂ©ral7, lâun des projets du Cabanon vertical. Dans le Cahier de l’agence consacrĂ© Ă cette aventure, Sylvie Amar souligne Ă quel point le nom de l’association est paradoxal, un vĂ©ritable oxymore de la pensĂ©e. Cabanon vertical ? alors que la fonction du cabanon est fondamentalement horizontale, justement la moins verticale et hiĂ©rarchisĂ©e possible ? « Cabanon et vertical : accoler ces deux mots relĂšverait du dĂ©fi. Comment concilier art de vivre cabanonesque et habitat urbain ? Comment accommoder sphĂšre privative, amicale et familiale, avec espace public, usages collectifs et relations anonymes ? ». Ici, il ne s’agit pas de s’opposer aux nĂ©cessitĂ©s du monde urbain, mais de les amener Ă une obligation de dialogue avec le besoin et les aspirations des citoyens. L’utopie dĂ©mocratique en somme. « S’impliquer participer, concerter, avant d’imposer. C’est sans doute comme cela que l’on essaye de faire. Mais l’on sait que la pratique de la dĂ©mocratie appliquĂ©e Ă l’Ă©laboration des villes est un enfer bardĂ© de bonnes intentions, conditionnĂ© par les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et politiques du moment ». Et Sylvie Amar de remarquer que « nous manquons pour l’instant plus d’outils humains que de procĂ©dures administratives ».
Repartir de l’humain paraĂźt ĂȘtre un bon programme. La cabane est Ă portĂ©e d’hommes et de femmes : imparfaite, toujours un peu bancale. RĂ©pond-elle Ă un manque d’ambition ou, au contraire, Ă une leçon de luciditĂ© face Ă une quĂȘte folle et totalitaire de perfection (qui, comme chacun fait semblant de l’ignorer, n’est certainement pas de ce monde) ? La cabane est Ă©phĂ©mĂšre et transitoire ; ce n’est pas toujours confortable. Mais lĂ encore, c’est notre condition humaine qui en va ainsi. Essayer de la dĂ©passer nous a certes permis de produire des gestes immĂ©moriaux, mais l’ignorer nous a aussi enfermĂ© dans des postures destructrices et suicidaires.
Non-lieu pour la cabane
A la diffĂ©rence de la maison, de la demeure, qui enracine, la cabane nous protĂšge juste ce qu’il faut du monde extĂ©rieur, sans nous en couper. Elle est lâĂ©tonnant rĂ©vĂ©lateur dâune pratique inĂ©dite de lâespace Ă vivre, par lequel dedans et dehors communiquent, au lieu de sâexclurent. Gilles A. Tiberghien a dĂ©crit la puissance de cette relation spĂ©cifique au territoire. « Construire une cabane câest prĂ©cisĂ©ment ne rien fonder. MĂȘme si cela nâexclut pas une expĂ©rience ” fondamentale” du sol et de lâenvironnement. Mais, pas de stabilitĂ© ou des racines »10. La cabane accĂšde alors au statut de concept, de « lieu thĂ©orique » induisant une « expĂ©rience de pensĂ©e » spĂ©cifique et renouvelĂ©e. « Une cabane suppose toujours dâĂȘtre repensĂ©e Ă nouveaux frais et non suivant un quelconque savoir-faire qui permettrait de gagner du temps »11. Lâimprovisation et le bricolage sont alors autant de portes ouvrant sur lâimaginaire Ă partir d’une expĂ©rience de vie on ne peut plus concrĂšte. Nous ne sommes plus dans de l’impensĂ©e, peut-ĂȘtre dans le non-lieux, au sens oĂč il nous acquitte, nous redonne accĂšs Ă une forme d’innocence. « Certains lieux nâexistent que par les mots qui les Ă©voquent, non-lieux en ce sens ou plutĂŽt lieux imaginaires, utopies banales, clichĂ©s⊠»12.
Fred Kahn
Les rĂ©alisations d’Olivier Bedu :
- + d’infos http://www.strucarchi.com
1
RenĂ© Dubos, Lâhomme et lâadaptation au milieu ; Ed. Payot, 1973
2 Marcus Vitruvius Pollio a écrit à Rome, il y a environ 2 100 ans, un traité intitulé De architectura
3 Baptiste Lanaspeze in : Marseille énergies et frustrations. Ed. Autrement ; 2006
7 Le collectif Le Cabanon Vertical a proposĂ©, en mai 2006, une rĂ©flexion sur l’amĂ©nagement de l’espace public, en marge de la construction du futur tramway marseillais.
10 * Gilles A. Tiberghien : Notes sur la nature, la cabane et quelques autres choses, Edition du Félin 2005.
11 Idem
12 Marc AugĂ© in Non-lieux â Introduction Ă une anthropologie de la surmodernitĂ©. Ed. Le Seuil 1992.
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